Comment accélérer l’adaptation des bâtiments et des territoires au changement climatique ? Pour Pricille Béguin, fondatrice et dirigeante de Climera, il faut s’adresser aux acteurs les plus exposés aux risques, notamment les assurances, les banques et les constructeurs, en leur parlant leur langage. Elle explique à Étanchéité.Info sa démarche.

 

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Le contexte

Priscille Béguin est ingénieure spécialisée en génie civile et en mécanique des fluides, diplômée de l’INSA de Lyon. Elle a commencé sa carrière au sein d’une commune, en charge notamment de la politique de l’eau puis en tant qu’ingénieure recherche au sein du DEEP de l’INSA de Lyon. Présidente d’ÆGIR pendant 10 ans, elle a fondé Climera en 2025. L’entreprise développe des technologies de modélisation, d’analyse et de pilotage pour permettre aux assureurs, réassureurs et aux acteurs de l’immobilier de transformer le risque en stratégie d’adaptation.

Étanchéité.Info Vous avez créé votre société spécialisée dans l’anticipation des risques climatiques Climera en 2025. Quelles étaient vos motivations ?

Priscille Béguin J’ai une formation d’ingénieure spécialisée en génie civil et en mécanique des fluides. Après mes années de recherches, j’ai accompagné les collectivités territoriales dans la gestion des risques liés aux inondations. Cette expérience s’est avérée assez frustrante en raison du décalage entre les techniques et les technologies à disposition pour anticiper ces catastrophes et les moyens mis en œuvre sur le terrain. Pour combler ce fossé, nous avons décidé de monter, avec mon associé, une première structure : un bureau d’études spécialisé dans l’analyse, la maîtrise et la réduction des impacts environnementaux des installations hydrauliques complexes. Nos travaux ont mis en lumière le fait que les données liées à l’exposition aux risques ont été produites il y a une trentaine d’années pour les plus anciennes et déjà plusieurs années pour les plus récentes. Elles n’intègrent pas vraiment les scenarii en lien avec le changement climatique. Dans ce contexte, les acteurs de la transformation et l’adaptation des territoires et des bâtiments ne disposent pas des paramètres adaptés pour prendre les décisions appropriées. Avec en premier lieu le fait que, même si la trajectoire d’augmentation de la température moyenne est générale, les événements météorologiques à venir seront toujours locaux. Il n’existe pas une solution universelle. C’est pour combler ce manque que nous avons fondé Climera.

 

E.I. Pour cela, vous avez fait le choix de vous adresser à des acteurs bien spécifiques…

P.B. En plus des services publics, nous avons priorisé les secteurs à même de percevoir l’adaptation au changement climatique comme bénéfique pour leurs activités, à savoir les assurances et les banques, les constructeurs et les gestionnaires de parc immobilier et les industriels de la construction.

 

E.I. Quelle méthodologie leur présentez-vous ?

P.B. Elle est spécifique à chaque interlocuteur en fonction de leurs intérêts. Assurances et banques ont l’habitude de la notion de risques mais y répondent avec des solutions économistes, décorrélées des réalités territoriales et des menaces qui se concrétisent. C’est justement ce que nous leur proposons : des données précises et ciblées, site par site car elles ne sont pas transposables d’un territoire à l’autre, et que nous traduisons en réalité de terrain. Par exemple, on n’alerte pas seulement sur le fait qu’à tel endroit, la montée des eaux pourrait atteindre 1,5 m et à tel autre 45 cm. On en évalue également l’impact sur les bâtiments potentiellement touchés en fonction de leur configuration et de leur mode de conception propres.

Les intérêts des constructeurs sont différents. L’immobilier est un marché de valeur censé augmenter avec le temps. Or le changement climatique inverse la tendance : aujourd’hui en France, on estime qu’il pourrait entraîner une baisse de prix de certains actifs de 50 %.

 

E.I. Pour les convaincre, vous leur parlez donc intérêts économiques ?

L.B. Oui. Nous utilisons leur langage pour leur faire comprendre que l’adaptation de leur parc immobilier au changement climatique est rentable, qu’elle va leur faire gagner de l’argent. Investir aujourd’hui quelques millions d’euros leur évitera d’en dépenser plusieurs dizaines quand il leur faudra reconstruire car leur actif a été victime d’une crue importante ou d’une tempête dévastatrice. Sans parler des difficultés à revendre ou à louer. C’est un fait qui se vérifie : les factures climatiques sont énormes et les biens immobiliers se dévaluent. C’est pourquoi nous leur soumettons l’ensemble des indicateurs physiques et économiques qui pourraient impacter leurs bâtiments, les solutions à mettre en place et un estimatif financier de leur déploiement. L’objectif est de permettre à ces acteurs de se projeter : combien le risque climatique coûte, combien s’en préserver représente et combien, au final, ça va leur rapporter. Le tout en fonction du climat local et son évolution.

 

E.I. Et les industriels ?

P.B. Ils sont nombreux à prendre conscience que les produits d’aujourd’hui, dont la durée de vie s’étend sur plusieurs dizaines d’années, pourraient ne pas faire le poids face à des pressions météorologiques contre lesquels ils n’ont pas été conçus. Par exemple, un matériau actuel fabriqué pour être capable de résister à une semaine de température supérieure à 45 °C ne sera plus adapté dans quelques années quand les périodes de canicule pourront atteindre plus de 30 jours par an.

E.I. Il leur faut donc concevoir d’autres produits ou modifier les existants ?

P.B. Deux solutions s’offrent à eux : soit effectivement adapter leur catalogue au changement climatique, soit, si c’est possible, réorganiser leur déploiement territorial. Par exemple, un produit pourrait continuer à être mis en œuvre dans le nord de l’Europe mais son usage deviendrait proscrit au sud. Certains industriels mettent d’ailleurs déjà en place ces répartitions.

 

E.I. L’adaptation des bâtiments au changement climatique passe également par une évolution des modes de conception…

P.B. Evidemment. Le bâtiment s’inscrit toujours dans une réalité de terrain qui lui est propre. C’est d’ailleurs pourquoi jusque dans les années 1970, on ne voyait pas de toits plats en Suède à cause de la neige mais beaucoup au Maroc en raison de la chaleur. La notion d’optimisation de la construction qui a dominé après-guerre a fait oublier l’importance du design régional des bâtiments. On le remarque encore aujourd’hui avec la préfabrication parfois présentée comme un idéal pour construire vite et bien. Sous l’angle industriel, c’est indéniable. Mais reproduire partout un même ouvrage ne peut s’inscrire dans un contexte de changement climatique et ses conséquences encore une fois souvent très localisées. La construction ne peut pas être comparée avec l’industrie automobile car elle produit des lieux de protection contre, justement, ces aléas météorologiques. Chaque bâtiment doit par conséquent être adapté à son propre contexte environnemental et aux risques auxquels il peut être exposé.

 

E.I. Quelles solutions techniques proposez-vous à vos clients pour anticiper ces risques ?

P.B. Nous fournissons tout d’abord une simulation très concrète portant sur différents scenarii des évolutions climatiques et la manière dont le bâtiment et le territoire vont se comporter en l’état. Puis, dans un deuxième temps, nous proposons différentes solutions techniques, bâtiment par bâtiment, en fonction de leur âge, leur taille, de la parcelle sur laquelle il se situe, de leur environnement et nous en calculons leur rentabilité aux regards des risques encourus. Cela peut être l’installation de batardeaux à tel endroit, d’une digue ou d’un point de stockage à un autre, de la mise en œuvre d’une isolation par l’extérieur en façade ou de végétalisation en toiture…

 

E.I. Vous évoquez les toitures végétalisées. De quelle manière s’intègrent-t-elle dans l’adaptation au changement climatique ?

P.B. Nous travaillons beaucoup sur les problématiques d’inondations et la désimperméabilisation des sols constitue la mécanique la plus efficace pour réduire les risques à l’échelle du territoire. Les toitures-terrasses végétalisées, avec leur capacité de rétention d’eau, peuvent y répondre mais, encore une fois, il faut d’abord analyser le contexte des risques encourus. S’ils sont générés par des débordements et des crues de cours d’eau, la toiture végétalisée n’aura aucun effet. En revanche, dans certaines régions aux reliefs escarpés et sensibles aux pluies cévenoles comme dans le sud-est de la France, elles prennent tout leur sens. La pluie y tombe de manière violente et ruisselle à grande vitesse sur les fortes pentes. Les toitures végétalisées, en en stockant une partie, peuvent ralentir ce phénomène et préserver notamment le voisinage en contrebas. En d’autres termes, et c’est parfois ce qui bloque les propriétaires, elle ne protège pas forcément le bâtiment en lui-même mais les autres. Il faut la voir comme un vaccin territorial : son installation profite à tous et plus il y en a, plus le territoire est immunisé ! l

Priscille Béguin est ingénieure spécialisée en génie civile et en mécanique des fluides, diplômée de l’INSA de Lyon. Elle a commencé sa carrière au sein d’une commune, en charge notamment de la politique de l’eau puis en tant qu’ingénieure recherche au sein du DEEP de l’INSA de Lyon. Présidente d’ÆGIR pendant 10 ans, elle a fondé Climera en 2025. L’entreprise développe des technologies de modélisation, d’analyse et de pilotage pour permettre aux assureurs, réassureurs et aux acteurs de l’immobilier de transformer le risque en stratégie d’adaptation.